A mes détracteurs, recevez mon souhait d’excellence pour 2010

Publié le par Alain Lesueur

Il y a vingt ans, je quittais une voie balisée pour emprunter un chemin, moins fréquenté, plus pentu, en direction de l’excellence. C’est devenu un sujet de polémique qui perdure. Illustre-t-elle une turpitude personnelle ou est-ce un éclairage sur notre nous collectif ?

En 2009, plutôt qu’une réflexion plus approfondie, mes écrits sur le conflit social de février 2009, ont provoqué une pluie d’injures sur ma personne, dont « énarque » était la suprême. Le premier paradoxe, c’est qu’en même temps on m’accusa d’être un usurpateur de titre. Bref, si je suis énarque, je suis méprisable à ce titre, et si je ne le suis pas, je suis infâme parce que je prétendrais l’être à tort. Le second paradoxe, c’est que je perçois chez ceux qui critiquent l’ENA pour s’en prendre à moi, une fascination ignorante qui m’est étrangère pour la simple raison que j’en connais la grandeur, les limites, les insuffisances, voire les aspects pervers.

Le site Internet de l’UGTG continue de véhiculer son flot de haine à mon égard. Pourtant, son secrétaire général, Elie Domota, passe son temps à répéter le contenu de mes articles publiés par 7 Mag. Il fait même un concours avec Lurel pour s’attribuer la paternité des correctifs que l’Etat apporte, bon gré mal gré, dans l’application des accords. Or, l’un et l’autre faisaient une fête nationale en mars, quand je disais qu’ils avaient eu tort de repousser le RSA, qu’il avaient omis d’exiger la défiscalisation du RSTA, et seulement l’exonération, qu’il fallait s’opposer à la suppression de la prime pour l’emploi qui en 2010, allait aussi réduire le montant du RSTA.

Mon crime, impardonnable est d’avoir annihilé le dogme de l’excellence proclamée du LKP. Car, adepte de l’excellence, la Guadeloupe avait apprécié de croire entrer dans ce monde. Mes écrits nous ramenaient trop brutalement à la réalité d’une excellence apparente, mais irréelle.

Si les quolibets me laissent de marbre, c’est parce qu’au bout du chemin d’excellence, son but est avant tout une victoire sur soi-même, pas la recherche d’une récompense, ni matérielle, ni même morale. L’ENA m’a coûté plus qu’il ne m’a rapporté à ce jour. Pour y entrer, j’ai perdu 60% de mon salaire de cadre supérieur à plus de 25 000 francs par mois, pour passer au statut d’élève de l’ENA à 9000 francs. Je n’ai pas choisi de faire une carrière de haut fonctionnaire d’Etat pour mettre mon savoir au service de ma région. Cela me vaut d’être chômeur la moitié de mon temps. La France a plus de 5000 énarques en activité. Combien de Guadeloupéens, énarques, acceptent de travailler en Guadeloupe ? Pourquoi venir se faire insulter, quand les sous préfets chasseurs de primes, pas énarques pour un sou, mais assurément compétents aux yeux de mes détracteurs, sans doute parce qu’ils sont Blancs, même s’ils étaient chauffeur de ministre avant d’arriver ici ? Parce que j’ai choisi de ne pas exercer pour l’Etat pendant les dix ans prévus, j’ai remboursé les frais de la scolarité à l’ENA, soit 260 000 francs. Je ne dois rien à l’Etat français. En revanche, je dois tout à la France, à l’école de République, la petite école communale de Sainte-Rose. C’est elle qui m’a donné le bagage pour être ce que je suis, grâce à des instituteurs guadeloupéens. Je n’ai donc pas de gage e à donner donneurs de leçon qui se font passer pour des nationalistes, mais ne veulent mourir pour aucune idée, et qui ne sont accrochés qu’à une cause, celle des 40% versés par l’Etat français honni, devant les caméras, mais qui allument des cierges pour que la France, leur bienfaitrice, reste ici, éternellement.

6 milliards d’humains, et moi et moi et moi

Mon analyse du conflit n’est pas liée à l’ENA, mais à ma bonne connaissance des questions sociales guadeloupéennes, qui évidemment, n’y sont pas enseignées. Avant l’ENA, j’ai été le Directeur de la Caisse d’Allocation Familiales de la Guyane. Avant, j’avais dirigé les services de prestations de la Caisse Générale de Sécurité Sociale de la Guadeloupe. J’ai aussi dirigé la Mission RMI. Je connais les rouages de tous les organismes impliqués dans l’aboutissement du conflit et j’ai donc pu déceler les aléas contenus dans les imperfections des deux accords signés. J’ai été donc l’avocat d’un LKP, si ignorant et si imbu de prétention, qu’il se sabordait sans le savoir, sans comprendre qu’il prenait un allié critique pour un ennemi de classe. Mais au fait qui suis-je, d’où viens-je, et surtout quelle morale puis-je tirer de ma propre histoire ?

C’est simple. Tout ce que j’ai pu faire, je l’ai fait parce que c’était accessible à quelqu’un d’ordinaire. Il ne faut pas un talent particulier pour entrer à l’ENA. Mais les obstacles sont nombreux. Ce qu’il faut, une fois que l’on a fait ce choix, c’est la volonté d’y parvenir. On ne gravit aucune montagne, a fortiori l’Anapurna, en restant assis sur son cul. Ni en le remuant.

Mon père était très intelligent. Mais, il était marin pêcheur dès l’âge de 11 ans. Mais mère est très intelligente. Mais elle n’est jamais allée à l’école. Tant qu’elle voyait encore, elle essayait d’apprendre à lire à plus de 80 ans. C’est d’eux que je suis fier, pas de moi. Mes sacrifices sont en fait peu de choses. L’essentiel, ce n’est pas moi qui l’ai fait, mais eux. Dieu merci, ils n’étaient pas du nombre des intellectuels qui considèrent que l’école est si peu importante ici, qu’on peut la fermer pendant un mois et demi. Si j’ai une fierté personnelle, ce sera d’avoir montré par mon exemple que n’importe qui peut prendre le chemin qui mène à l’excellence. Non pas la fausse excellence consistant à être le meilleur dans sa rue, mais celle confrontée à ce qui se fait de mieux dans les pays qui pèsent sur la destinée du monde. En 2010, un autre Sainte-rosien, issu comme moi d’un milieu modeste, et qui n’a pas écouté toutes les sirènes de la médiocrité médiatisée qui tentent d’abasourdir tous ceux qui sont mus par l’idée de progrès, est aujourd’hui sélectionné au niveau national pour préparer à son tour le concours d’entrée à l’ENA. Si j’ai pu contribuer à sa décision, serait-ce d’un poil, j’afficherai volontiers ma fierté.

Merci maman, merci papa

Si je suis détaché et même un peu amusé, c’est parce que parmi mes amis détracteurs, il y a des gens de gauche, idolâtres de Jospin de Fabius ou Hollande hier, de Ségolène Royal ou Martine Aubry aujourd’hui. Tous énarques ! C’est parce que parmi mes détracteurs, il y a aussi des gens de droite, idolâtres de Chirac et Juppé hier, de Jean-François Copé ou Valérie Pécresse aujourd’hui. Tous énarques ! Mes détracteurs sont comme Monsieur Jourdain faisant de la prose et de la comédie. Sans le savoir, ils sont des adeptes de la reproduction sociale.

Comment on entre à l’ENA ? Cela dépend. Si on est l’enfant de Ségolène Royal et François Hollande, on entre en maternelle dans le 7e arrondissement de Paris, là où maman avait son ministère. On va dans une école primaire qui vous conduit dans un grand lycée parisien qui commence dès le collège et où le taux de réussite au bac avec mention très bien est explosif. Ensuite on entre à Sciences Po et on se retrouve à l’ENA sans avoir changé une seule fois d’arrondissement. Sauf évidemment pour partir en séjour linguistique lors de chaque petites vacances. Sans compter que la maîtresse de maternelle sait qu’elle avait affaire à des futurs énarques et qu’il faut mettre son enseignement à niveau. Et la fille de François et Ségolène sera sans doute ministre, après un passage dans le cabinet ministériel d’un copain de papa.

Evidemment, si vous naissez en 1952, à Sainte-Rose en Guadeloupe, époque où le nombre de bacheliers de la commune se compte sur les doigts, ce n’est pas la même chanson. Mais avant de partir, comme le Père Noël, il faut bien vous couvrir, parce que si vous arrivez à franchir la ligne d’arrivée, vous pouvez compter sur vos concitoyens pour affirmer que vous n’avez pas l’aptitude, ni pour être employé un communal, ni pour être un simple conseiller municipal.

Nous sommes à la période des vœux. L’occasion d’espérer, dans une Guadeloupe en crise. Mais le temps est compté. Des festivités de deux réveillons au premier dimanche du carnaval, la Guadeloupe ne dispose que de quelques jours. Pas le temps suffisant pour se dégriser, puis réfléchir. Mais c’est peut-être suffisant pour s’inspirer de ceux qui ont pris le temps de penser pour nous. Martin Luther King est un leader dont la pensée nous est très proche. Sans doute parce qu’il a été confronté, pour être issu d’un peuple qui a vécu une histoire analogue à la nôtre, à des difficultés similaires. Luther King disait : « Rien n’est plus dangereux au monde que la véritable ignorance et la stupidité consciencieuse. » Et pour que nous comprenions bien qu’il s’agit d’un enjeu collectif essentiel, il ajouta : « Une nation qui produit de jours en jours des hommes stupides, achète à crédit sa propre mort spirituelle ». Dieu fasse que 2010 voie fermer quelques unes de nos trop nombreuses usines à produire de la stupidité consciencieuse.

Alain Lesueur

Publié dans Léger mais réel

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charles GODET 16/01/2010 01:40


Monsieur, si Martin Luther King est une référence pour vous, vous ne pouvez être que quelqu'un de bien.